12
Mai
2017
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Ariane Slinger - Casper Slinger

L’ histoire du vinyle – souvenirs de Casper Slinger et Artone (1956-1970)

par Harry Knipschild (historien) et Ariane Slinger (sa fille)

Cela fait déjà plus de cinquante ans qu’après avoir passé mon examen d’entrée à la faculté de mathématiques à Utrecht, j’ai emprunté une voie différente. Durant l’automne 1965, j’ai décroché mon premier emploi fixe au sein d’une entreprise spécialisée dans la musique. Il s’agissait d’ARTONE, située dans la Kruisstraat 8-10 à Haarlem. J’y ai travaillé pendant deux mois pour ensuite passer chez les collègues de Negram-Delta dans la Zijlweg au sein de la même ville.

Artone avait été fondée neuf ans plus tôt par les frères Casper et Willem Slinger, en collaboration avec John Vis. Les deux frères étaient les propriétaires. Au cours des huit semaines de travail, je n’ai jamais eu l’opportunité de leur parler. Ceci était réservé à un nombre restreint de collaborateurs importants. Le fossé entre le personnel et la direction semblait être grand. On désignait les frères Slinger dans les couloirs comme Monsieur W. et Monsieur C.D. Je ne savais absolument pas ce qu’ils faisaient dans le reste du bâtiment où est établie aujourd’hui la société Albert Heijn. C’est comme si John Vis s’occupait de la plupart des choses.

Casper Slinger vers 1963

Cela a duré des années après mon départ avant que j’en apprenne plus sur Artone. John Vis (1929-2015) évoquait parfois le passé dans des interviews de magazine. J’ai obtenu plus d’informations en donnant la parole pour ce site à des anciens collaborateurs d’Artone, comme Gijs Leijenaar et André Ceelen

Surtout Leijenaar avait une opinion bien tranchée concernant la direction de la maison de disques. Sur le site j’ai entre autres écrit à la suite de notre entrevue : « Dans les plupart des articles concernant Artone, on dépeint John Vis comme l’homme ayant permis à l’entreprise de croître. Le rôle des frères Slinger est souvent mis à la marge. C’était aussi mon impression et c’est ainsi que je l’ai toujours formulé.

Leijenaar n’était absolument pas d’accord. «Dans votre précédent article John Vis endosse de grandes responsabilités. Il n’était pas du tout comme cela – bien au contraire, c’était un homme un peu timide qui n’aimait pas se mettre en avant. Il est faux que c’est lui qui a été à la base du succès d’Artone. Je peux me tromper, mais dans l’article il est mis en avant comme l’homme qu’il aurait voulu être, mais qu’il n’est jamais devenu. Bien au contraire. Une fois à la tête de l’entreprise, après le départ des Slinger, il était presque fini », explique Leijenaar.

Il vouait surtout une grande admiration à « Monsieur C.D. ». Slinger avait beaucoup aidé Gijs lors de son départ de l’entreprise. En apprenant que son ancien directeur était décédé le 18 septembre 2016, Leijenaar l’a de suite décrit avec les mots empreints d’admiration suivants : « sévère mais juste ».

« Maman Slinger peut être très fière de C.D., l’élément moteur autour de qui tout était articulé. Songez à tout ce que cet homme a créé et à combien de personnes il a donné une existence » .

Le décès de Casper Slinger (le 18 septembre 2016)

La famille de Casper Dingeman Slinger (son nom en entier) s’est également manifestée. Le 24 septembre, elle a publié un avis de décès dans le Telegraaf disant : « A la fin des années 50, Casper Dingeman a été le fondateur de la maison de disques Artone CBS à Haarlem avec son frère Willem. [Il était] un grand entrepreneur aimant son entreprise et ses collaborateurs ».

Le 11 octobre, sa fille Ariane (53) résidant à Genève a pris contact avec moi afin d’aborder le passé de son père. Elle m’a fait savoir par e-mail : « Il y a beaucoup de données dont vous ne disposez pas encore et l’histoire de sa vie est très intéressante ». Peu après, elle a envoyé des tas de données et des réponses aux questions que j’ai posées. Le 18 octobre, il y a eu un entretien téléphonique. La mère Adriana Maria Slinger-Van Mierlo (83) était présente lors de la conversation.

Au cours des dernières années de son existence, Casper Slinger – il a atteint l’âge de 92 ans- était bien au courant des développements dans la musique (et aussi des articles écrits par ma plume sur Internet concernant Artone). Il ne voulait cependant pas réagir lui-même. Ceci reviendrait à sa famille, « le jour de sa disparition ». Au nom de la famille, sa fille Ariane m’a communiqués plusieurs faits intéressants.

L’historique de la famille Slinger

La famille Slinger est originaire de la Hollande méridionale et du Brabant-septentrional (‘pas de Belgique !’). Son grand-père Dingeman Slinger était né dans un village au sud de Rotterdam. En 1929, Slinger senior a fondé l’entreprise pétrolière Trio. « Il importait des barils de pétrole de Pennsylvanie qu’il achetait à un certain Monsieur Drake de la Pennsylvania Oil Company, le, premier producteur pétrolier des Etats-Unis », d’après les notes écrites de sa main dans un livre.

Dans diverses publications, on lit qu’Edwin Drake (1819-1880) a extrait du pétrole avec une machine à vapeur en Pennsylvanie (à côté de Titusville) en 1859. Titusville est devenue une ville champignon, comme quelques années plus tôt pendant la ruée vers l’or beaucoup d’aventuriers sont partis pour la Californie. En 1891, la Pennsylvanie produisait 31 millions de barils, 58 pour cent de la production pétrolière américaine totale de cette année.

Ariane Slinger : « Mon grand-père vivait dans une très belle maison à Heemstede et menait une vie prospère ».

Les années de guerre ont laissé des traces, comme l’a écrit Gerlof Leistra récemment dans Elsevier. « Au début de la guerre, Casper Slinger est envoyé dans un camp de travail à Berlin. Il a sauté du train et a été caché par une femme allemande et s’est échappé à destination de la Russie. Il informait les troupes anglaises par la radio ».

Faire du commerce était de famille. « Mon père se rendait souvent en Espagne pour y échanger du pétrole contre des oranges, des bananes et des mandarines puisqu’il y avait peu à manger aux Pays-Bas après la guerre ».

La crise de Suez dans la presse anglaise

Plus tard, Dingeman Slinger est devenu directeur Benelux de BP (British Petroleum) selon sa petite fille. C’est ainsi qu’il a fait rentrer ses fils Willem et son frère Casper qui avait dix ans de moins (né le 20 novembre 1923 à Schoten à côté de Haarlem) dans l’entreprise. Les deux avaient suivi une bonne formation. Slinger senior avait suggéré à Willem de faire du droit et Casper avait fait des études de pharmacie à Utrecht après l’ecole secondaire.

Ariane Slinger : « Casper et Willem avaient une bonne situation – ils habitaient à Aerdenhout et Bloemendaal ». Fin 1956, les deux frères ont réussi à gagner beaucoup d’argent en peu de temps grâce à la crise du Canal de Suez. Ils avaient des réserves considérables de pétrole aux Pays-Bas. Soudainement, le prix de ce pétrole a fortement augmenté à cause des problèmes de transport vers l’Europe. Cela a duré à partir de la fin de l’année 1956 jusqu’au début de l’année 1957. Tout d’un coup, ils sont devenus immensément riches ».

Apparemment, le duo (au sein du Trio) avait aussi des activités en dehors de BP. Une question s’y rattachant est restée sans réponse. Ariane Slinger : « Ma mère ne connaît plus tous les détails. Ce n’est pas clair à 100 pour cent. Peut-être que mon grand-père a vendu Trio où les deux frères travaillaient avec leur père plus tard à BP lorsqu’il y est devenu directeur ».

‘Le rêve se réalise’

Les frères Slinger étaient de véritables passionnées de jazz. Ce n’était pas une exception durant la première moitié des années cinquante. Comme les ados plus tard adorant le rock & roll, les jeunes étaient tous fous de la musique et des chanteurs de jazz à cette époque. Casper aimait surtout Louis Armstrong et Tony Bennett.

Le duo s’achetait des disques de jazz américain dans la Beethovenstraat à Amsterdam. « Dans une petite boutique, Gloria, ils se sont liés d’amitié avec un certain John Vis, qui y travaillait comme vendeur. Il connaissait très bien la musique, c’était un véritable expert. Suite à leurs entretiens avec John Vis, Casper et Willem ont eu l’idée de créer leur propre maison de disques et de l’embaucher. Grâce aux bénéfices énormes accumulés lors de la crise de Suez, mon père et mon oncle ont pu réaliser leur rêve ! »

D’après Ariane, c’est son père qui a eu l’idée d’appeler la nouvelle entreprise Artone. « Toute sa vie, il a utilisé l’expression « C’est le ton [Artone] qui fait la musique » et c’est devenu le slogan de l’entreprise ».

Lors de la fondation d’Artone, temporairement située dans la Parklaan à Haarlem (n° 97), les Slinger ont découvert que la plupart des maisons de disques néerlandaises s’intéressaient peu à la commercialisation de disques de jazz. C’était une opportunité à saisir, selon eux. « Ils ont décidé, à savoir mon père, de se rendre aux Etats-Unis. Ils ont rendu visite à tous les labels de jazz aux Etats-Unis et ont proposé leurs services afin de presser leurs disques aux Pays-Bas et de créer pour eux un réseau de distribution. Au début, ils n’avaient pas d’usine propre. Les disques étaient encore pressés en Allemagne ».

Selon Gijs Leijenaar, collaborateur de la première heure, l’histoire était différente. « Les premiers disques, en général des 78 tours, étaient importés des Etats-Unis dans des caisses très lourdes. Harold Hendriks, un autre collaborateur, et moi, nous les déballions et stockions. A condition de ne pas être abîmés. Il y avait beaucoup de casse !

Peu après [en 1957], l’ancien hôtel Funckler dans la Kruisstraat a été acheté. Le département galvanisé s’est retrouvé dans la cuisine. La pièce avec les disques [l’entrepôt] avec un magnifique sol en parquet faisait office de salle de bal à l’époque. Ensuite, on a commencé la transformation de l’hotel afin de construire des bureaux ».

Artone atteint son rythme de croisière

Artone a réussi à se tenir debout. Après un certain temps, il y avait une sorte de répartition des tâches. Ariane a décrit cette répartition.

« Mon père se chargeait de la direction générale de l’entreprise. Il embauchait les personnes les plus importantes (‘les directeurs’) et organisait régulièrement des réunions avec eux. Il prenait les décisions financières et stratégiques. C’est aussi lui qui a pris la décision d’acheter l’hôtel Funckler et de le transformer en un immeuble à bureaux. Son père [Dingeman Slinger] a apporté son soutien par des contacts et des permis – il connaissait beaucoup de gens travaillant à la commune de Haarlem.

Mon père a fait construire une usine dans le Waarderpolder et a investi beaucoup d’argent dans de l’appareillage allemand coûteux. [Le département galvanisé a été hébergé dans l’usine]. Plus tard, mon père a décidé d’acheter une imprimerie pour réaliser les pochettes des disques de sorte qu’Artone puisse tout produire elle-même. Des photographes ont été engagés [entre autres Kees de Jong] pour réaliser de magnifiques pochettes, avec des jolies filles dessus (‘hoezenpoesen’). Tout ça pour rendre les disques très attractifs ».

Ce qui ne se vendait pas à temps, devait disparaître de l’entrepôt. « Après Noël, les disques étaient vendus au rabais chez Vroom en Dreesmann. Il a aussi eu l’idée de faire peindre toutes les camionnettes en orange criard et de faire livrer ainsi les disques partout. De cette façon, l’entreprise se faisait bien remarquer ! »

Il y avait encore d’autres choses à dire concernant l’approche de Casper Slinger. « Mon père était un grand travailleur discret. A partir de six heures du matin jusqu’à onze heures du soir et souvent aussi le samedi il s’occupait d’Artone.

Il avait une vision moderne de la gestion d’une entreprise. Les managers, importants pour l’entreprise, avaient droit à une maison payée par l’entreprise et à une voiture. Tout le personnel avait droit avant l’hiver à un vaccin contre la grippe. Vers la Noël, on vendait la plupart des disques et personne ne pouvait alors tomber malade.

Mon père travaillait dans un petit bureau mal rangé. Tous les collaborateurs pouvaient aller le voir avec leurs grands ou petits problèmes. Il voulait être proche de son personnel ».

Casper Slinger n’était pas un homme flamboyant. « Mon père n’aimait pas sortir. Il affectionnait tout particulièrement la vie de famille ».

Wim (Bill) Slinger, Dave Brubeck, Casper Slinger

Concernant le travail de l’oncle Willem, qui après un certain temps se rendait régulièrement aux Etats-Unis, Ariane a fait savoir : « Mon oncle avait fait des études de droit. Sa fonction se situait donc dans ce domaine. Des contrats ont été conclus avec Cameo Parkway, Motown, Reprise, Roulette, ABC Paramount et CBS. De grands artistes comme Ray Charles, Ella Fitzgerald, Louis Armstrong, Chuck Berry, Frank Sinatra, The Supremes et bien d’autres rentraient via Artone sur le marché du Benelux.

Mon oncle négociait et rédigeait tous les contrats. Lors de reprises et dans le cadre du réseau de distribution (international), il était directement impliqué en tant que juriste. Il faisait office de secrétaire général et constituait le département juridique de l’entreprise.’

En ce qui concerne John Vis, j’ai noté : « Il a été engagé comme directeur. Vis était un expert et une personne très sociable aimant sortir le soir et boire un verre. Chez Artone, il avait un rôle artistique : sélectionner les artistes. Il sortait avec des artistes et des producteurs. Vis était connu dans le monde du disque, il avait partout de bonnes relations commerciales. Il était en outre responsable des pochettes.

John Vis a aussi lancé l’idée de joindre les textes des chansons aux pochettes pour que les acheteurs de disque puissent chanter les paroles avec la musique.

A la demande de John Vis, mon père a engagé Joop Portengen lors de la création d’une maison d’édition musicale. Portengen faisait office de directeur de la maison d’édition d’Artone ». L’éditeur jouait un rôle dans le cadre de grands succès d’Artone comme « De Bostella » (Johnny & Rijk, 1967) et « Cha la la I need you » (Shuffles, 1969).

 

Jaap « Pete » Felleman avait en outre un rôle particulier (1921-2000). Felleman était connu aux Pays-Bas grâce à ses émissions de radio diffusées vers 1950 au cours desquelles il présentait les derniers tubes des chanteurs et artistes de jazz américains. En plus, il avait acquis de l’expérience dans le métier du disque en tant que responsable de label chez Capitol (chez Bovema à Heemstede).

Le 4 décembre 1961 on lisait dans Billboard : « The distribution of Reprise Records in Belgium will be handled by Pete Felleman Jr., for Socodisc, Brussels. The label has a strong start with Sinatra’s « Granada » and his LP « Ring-a-ding ding ».

Peu après, Felleman est devenu responsable du label Reprise chez Artone. De plus amples détails manquent. Jaap était en outre responsable de l’exploitation nationale et internationale des labels comme Chess, Palette, Hickory, Funckler et Motown. L’usine de pressage de disques d’Artone fonctionnait en grande partie grâce aux commandes venant des différents pays européens à l’instigation de Felleman.

Ariane Slinger avait une version un peu différente : « Pete Felleman était une personne importante au sein de l’entreprise. Il était responsable des relations avec les médias, à savoir la radio – afin de rendre les nouveaux disques très vite connus. Il était très doué dans ce domaine. Sa voix profonde et chaleureuse était très populaire ».

Dans les années soixante, Artone a eu un grand nombre de tubes américains à son actif. Quelques exemples : « If I had a hammer » (Trini Lopez), « Red sails in the sunset » (Fats Domino), « Shame and scandal in the family » (Shawn Elliott), « Norman » (Sue Thompson), « Bread and Butter » (Newbeats), « Personality » (Lloyd Price), « I can’t stop loving you » (Ray Charles), « Lonely Boy » (Paul Anka), « Blowing in the wind » (Stevie Wonder), « It takes two » (Marvin Gaye & Kim Weston), « Ya Ya » (Joey Dee), « Loddy Lo » (Chubby Cecker), « Where did our love go » (Supremes), « No particular place to go » (Chuck Berry) et « Reach out I’ll be there » (Four Tops).

Et il y en avait encore d’autres…

CBS Records

Les années soixante ont été caractérisés par l’arrivée de CBS Records, faisant partie de l’entreprise à succès Columbia Broadcasting System à New York. En 1974, Clive Davis a écrit concernant l’industrie du disque : « Corporate CBS had been encouraging its divisions to expand and diversify because the board felt that television-growth, being government-licensed, might be limited ».

En d’autres termes, les bénéfices engrangés par la chaîne CBS devaient être investis dans d’autres activités. CBS a racheté différentes entreprises : Fender (guitares), Creative Playthings (jouets), Rogers (batteries) en Leslie (baffles). Le département disques, Columbia Records, avait comme mission de s’étendre. Il y avait assez d’argent pour le faire. On décide de s’occuper dorénavant soi-même de l’Europe. Comme le nom de Columbia était la propriété d’EMI, l’entreprise opérait sous le nom de CBS International.

Vis et Wapperom étaient présents au lancement de CBS Records à Paris au nom d’Artone

Le 16 mars 1963, Billboard a consacré une rubrique à la fondation de CBS International sous la direction de Goddard Lieberson. Tous les représentants de CBS International ont fait paraître une annonce d’une page dans le magazine spécialisé. Artone donc aussi. L’annonce disait : « The licensee agreement reached with CBS Records marks an important milestone in the history of the Slinger Brothers organization, a major force in the Benelux record industry. The Slinger Brothers have founded a completely separate organization to distribute CBS Records throughout the Benelux countries, Belgium, Holland and Luxembourg.

In addition to a large roster of local artists under contract, the overal strength of the Slinger sales and promotion forces, backed by excellent manufacturing facilities, gives the organization a tremendous grip on the record market and the means of realizing maximum sales effectiveness. Everything indicates that CBS Records will be established as a leader in Benelux in 1963 ».

John Vis et Hemmy J.S. Wapperom étaient présents à la place des frères Slinger lors du grand lancement. Des artistes de renom comme Duke Ellington, Percy Faith et Ray Conniff étaient venus à Paris pour marquer les festivités.

CBS a effectivement eu droit aux Pays-Bas à un espace de bureaux séparé dans la Jansstraat à Haarlem. Hemmy Wapperom, autrefois entre autres correspondant de Billboard, en a pris la tête.

Annonce d‘Artone dans Billboard (le 16 mars 1863)

CBS reprend partiellement Artone

Avec le lancement de CBS International, l’expansion de la maison mère américaine n’était pas terminée. Les entreprises pouvant faire la distribution du label CBS ont été avalées. Les Américains achetaient de préférence une maison de disques opérant au niveau national avec une propre usine et un bon système de distribution.

En 1964, c’était au tour de l’Angleterre. Le 3 octobre, un article paraissait dans Billboard avec comme titre : « It’s official: CBS-Oriole deal ». A partir du 1 janvier 1965, CBS International avait sa propre filiale au Royaume-Uni. « Morris Levy, who will run the company in close association with CBS European operations vice-president Peter De Rougemont, said, « I am personally privileged to become a member of the CBS family. With the added impetus of having CBS behind us, Oriole will have no difficulty in expanding rapidly », dixit le rédacteur André de Vekey dans Billboard.

En 1966, Artone a commencé à partiellement opérer sous la tutelle de CBS. Ariane Slinger explique : « La collaboration avec CBS Records se déroulait tellement bien que CBS avait acheté 50% des parts d’Artone en 1966. L’usine de disques aux Pays-Bas est devenue leur plus grand point de production. De cette façon, CBS a pu s’installer en Europe et utiliser le réseau de distribution existant d’Artone ».

D’après Ariane, Casper Slinger était très positif quant au contrat signé autrefois par Willem et lui-même. C’était bénéfique pour tout le monde. Artone et CBS étaient liées dorénavant suite au rachat des actions. « Artone était devenue membre d’une famille couronnée de succès, une entreprise internationale. L’avenir de l’entreprise était ainsi pérennisé ». Ce qu’Ariane m’a raconté me fait fortement penser aux mots de Morris Levy, qui en sa qualité de directeur à Londres est passé d’Oriole à CBS.

En vendant les actions d’Artone à CBS, Casper Slinger avait en outre engrangé de l’argent dont il avait besoin, semble-t-il. Pendant l’interview, Gijs Leijenaar m’avait déjà dit que la maison de Casper était beaucoup plus simple que celle de son frère Willem. Casper était en train de divorcer de sa première femme. Il habitait dans un simple appartement avec Adriana van Mierlo. Leur fille Ariane était née le 26 juillet 1963 à Menton en France.

Le contrat avec CBS mettait fin à une situation financièrement difficile de plus de huit ans pour Casper, Adriana et leurs filles Ariane et (plus tard) Alexandra. « Mon père a alors déménagé (de Menton et Zandvoort) pour s’installer dans le château Klein-Bentveld avec ma mère et moi, c’était une période très glorieuse ! » Au château, la famille avait même son propre personnel, se souvient-elle encore très bien en 2016. La transition a dû être grande pour la jeune fille et sa mère. La petite sœur Alexandra est née à cette époque.

Parmi les tubes de CBS dans les années soixante, il y avait entre autres : « Battle hymn of the republic » (Andy Williams), « Silence is golden » (Tremeloes), « The Boxer » (Simon & Garfunkel), « Like a rolling stone » (Bob Dylan), « Mr. Tambourine Man » (Byrds), « A boy named Sue » (Johnny Cash), « San Francisco » (Scott McKenzie), « Second hand rose » (Barbra Streisand) et « Atlantis » (Donovan).

Grand tube en 1967

Artone entièrement aux mains de CBS

Chez CBS, on était content de l’approche d’Artone dans le Benelux. Selon Ariane, la satisfaction était tellement grande que l’entreprise internationale était sur le point de nommer Casper Dingeman Slinger à un poste très important. Casper avait réinvesti la majeure partie de l’argent reçu pour sa part des actions dans Artone. « En 1969, CBS voulait le nommer directeur général pour l’Europe ». Cela ne s’est pas fait. « Mon père est tombé soudainement très malade. Il a dû subir une grave opération au cerveau ».

Il n’y a donc jamais eu de nouvelle carrière chez CBS International. CBS a ensuite proposé de reprendre l’autre moitié de ses actions. « Comme il était malade, mon père a finalement accepté l’arrangement. Il a de suite déménagé dans le sud de la France parce que le climat y était mieux adapté à sa situation (des maux de tête suite aux opérations) ».

Selon Ariane, Casper Slinger a encore longtemps regretté cette décision. Il n’aurait jamais voulu renoncer à l’entreprise. Mais suite à sa malade, il était soumis à de fortes pressions. « Il a été malade pendant deux à trois ans », explique sa fille Ariane. Comme souvent l’adage

« loin des yeux, loin du cœur » était d’application. « Mon père en a beaucoup voulu à tout le monde. Pour oublier la perte de son entreprise, il a renoncé au monde du disque et aux personnes qu’il y connaissait. Il ne voulait en parler à personne, même pas à nous »

Artone n’était plus Artone. C’était sans doute aussi le but de CBS, qui travaillait de plus en plus sous son propre nom et avec son propre logo. L’entreprise américaine a aussi réussi à convaincre Willem Slinger de lui céder ses parts. C’est peut-être pour l’inciter que le frère aîné de Casper a obtenu une montant nettement supérieur pour ses actions dans la maison de disques néerlandaise.

« Au début des années soixante-dix », selon Ariane Slinger, « Artone a disparu. John J. Vis a repris la direction après le départ de mon père ».

Artone, avec son usine complète, un système de distribution et une position sur le marché national et international, était au début des années soixante-dix une acquisition idéale pour l’entreprise américaine CBS. Suite au départ des frères Slinger, le nom Artone a été effacé des annales de l’industrie musicale néerlandaise.

Une nouvelle vie

La vie de Casper Slinger a radicalement changé. « Mon père a commencé une toute nouvelle vie- plus une vie de famille. Il pouvait enfin profiter de sa femme et de ses enfants. Il est devenu un vrai père de famille. Il a souvent déménagé. Parfois il habitait à Aerdenhout (à côté de Haarlem), ensuite de nouveau en France [entre autres à Monaco et Cannes] aux bords de la Méditerranée ».

Casper Slinger était un véritable entrepreneur. « Mon père a encore fondé l’entreprise DS1 vendant de l’appareillage diffusant des insecticides et du parfum dans la maison. Après un certain temps, il a revendu cette société. Il était aussi actif dans l’immobilier. Il jouait aussi à la bourse. Il restait un entrepreneur pur et dur ».

Pour finir, Casper Slinger s’est installé définitivement en bordure de mer dans le sud de la France. » Il a eu beaucoup de bateaux et a acheté bon nombre de maisons avec vue sur la mer ». Il n’avait plus aucun contact avec ses anciens collègues de l’industrie musicale. Même pas avec John Vis qui s’est également installé plus tard dans le Midi. « Ils ne se sont jamais plus parlés », selon Ariane.

« Jaap Felleman est une fois venu en visite chez mes parents avec sa famille dans le Midi. C’était vers 1980, mon père avait alors 57 ans, il avait donc bien entretenu des contacts. Mais pas du tout avec John Vis ».

Adriana et Casper Dingeman Slinger lors de son quatre-vingt-dixième anniversaire

L’amour de la musique est cependant imperturbablement resté. « Mon père écoutait continuellement de la musique. Il avait toujours les meilleurs systèmes audio chez lui ». Mais ses disques n’étaient pas éternels. « Il ne reste malheureusement plus rien de sa grande et très belle collection de vinyles. A cause des déménagements, tous ses disques se sont déformés et il a dû s’en séparer ».

Casper Slinger voulait rester au courant des développements de l’industrie musicale à sa manière. « Il continuait à suivre le top 50. A 92 ans, les chaînes musicales avec des clips vidéo étaient en permanence allumées chez lui. Hormis la musique, la mer et ma mère étaient ses grandes passions. Il n’a pas passé un jour sans elle ». L’avis de décès mentionnait qu’ils avaient tout partagé, bonheurs et malheurs, pendant 62 ans.

La famille Slinger est fière que l’usine de disques construite par Casper au début des années soixante existe encore. Il y a un regain d’intérêt pour la musique sur vinyle. Selon Ariane, certaines anciennes presses sont encore utilisées en 2016. Sur la page d’accueil de l’entreprise autonome ayant repris le flambeau d’Artone, on lit : « With 33 presses, Record Industry is one of the largest vinyl pressing plants in the world. Our production capacity is of 40.000 to 50.000 records per day ».

Katy Perry

Pour finir, encore une preuve de la « jeunesse éternelle » de Casper Slinger. Il n’y a pas si longtemps Adriana et Casper Slinger, ayant entretemps plus de 90 ans, marchaient sur la Croisette à Cannes. Une équipe de télévision française (France 3) demandait aux passants quels étaient leurs artistes préférés. Le couple Slinger a également été interpelé. Casper portait, comme à l’accoutumée durant les dernières années de sa vie, un costume blanc.

Quel était son artiste préféré ?

On ne sait pas ce à quoi s’attendait l’intervieweur de la télévision française. Maurice Chevalier, Charles Trenet, Charles Aznavour, Edith Piaf, Adamo, Gilbert Bécaud peut-être ?

La réponse de l’homme au cœur jeune était plus qu’étonnante. Il avouait que son artiste préféré était Katy Perry, interprète de chansons comme « I kissed a girl », « Hot ’n’ Cold », « California gurls » et « Dark Horse ».

Lors d’interviews de rue, on ne diffuse pas tout. Uniquement ce qui est important ou intéressant.

Ariane Slinger : « C’est ainsi que mon père est passé à la télévision française à la fin de sa

vie ! »

 

Harry Knipschild

Le 28 octobre 2016

 

Clips

* Dave Brubeck, Take Five, 1961

* Ray Charles, I can’t stop loving you, uit 1962

* Newbeats, Bread and Butter, 1964

* Stevie Wonder, Blowing in the wind, 1966

* Scott McKenzie, San Francisco, 1967

* Johnny & Rijk, Bostella, 1967

* Simon & Garfunkel, The Boxer, 1982

* Crisis Suez-kanaal in 1956, BBC documentaire, 2006

* Katy Perry, I kissed a girl, 2008

 

Presse spécialisée

Hemmy J.S. Wapperom, à propos de Pete Felleman et Reprise, Billboard, 4 décembre 1961

‘Columbia sets Benelux deal’, Billboard, 29 décembre 1962

Katern à propos de CBS International, Billboard, 16 mars 1963

André de Vekey, « It’s official: CBS-Oriole deal », Billboard, 3 octobre 1964

Cees Mentink, « directeur d’Artone John James Vis: De grootste boer kan tegenwoordig een plaat maken », Kink, 8 avril 1967

Clive Davis, Clive. Inside the record business, New York 1975

Michel Terstegen, « Het was eigenlijk waanzinnig. Interview exclusive avec John J. Vis à propos d’Artone dans les années 50 et 60 », Warm Sounds, mars 2001

Harry Knipschild, « Vriendinnen voor het leven dankzij Artone », sur ce site, 16 avril 2010

Harry Knipschild, « Gijs Leijenaar en het persen van grammofoonplaten », site Harry Knipschild, 1 novembre 2012.

Gerlof Leistra, « Casper Slinger 1923-2016, Ondernemer met passie voor jazz », Elsevier, 22 octobre 2016

Liens

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